CR stage Trad’Annot – ROC14 – 31/10 – 4/11/2018

Le stage escalade Trad à Annot: une tradition Roc14 désormais ancrée comme un Camalot violet dans une finger crack, qui confine au mythe. Les pionniers ont parachevé l’épopée entamée voici huit ans sur les big walls du Yosé (autre mythe), leurs successeurs ont goûté aux joies de la nuit en portaledge pendus à la lèvre d’un toit surplombant le Verdon de 300 mètres, tandis que d’autres initiés mettaient en pratique dans les gorges vertigineuses du Caroux.
Comment résister à l’appel du trad (qui consiste, rappelons-le, à se libérer de la dictature des spits en posant soi-même ses protections dans un élan cathartique et jubilatoire), dans cette vallée du Haut Verdon entre baous calcaires et balcons de grès ourlés de châtaigneraies qui, en plus d’avoir vu naître un certain Fernandel (encore un mythe), a inspiré une poignée d’irréductibles poseurs de spits repentis à importer des déserts de l’Utah un style de grimpe au naturel, tout en fissures et coincements.

Une sherpa sur la route du grès

Alice et Fabrice aux prises avec une fissure en 7c+.

Une ligne d’artif à 3000 € la longueur…

Présentation du matos, à l’école du village.

Pour cette nouvelle page de la saga trad nous sommes huit à avoir tenté notre chance et obtenu de bénéficier de la science et de l’enthousiasme des deux gardiens des cathédrales de grès d’Annot. Il y a le charismatique Lionel, Marseillais d’origine dont la volubilité n’égale que la capacité à positiver en toutes circonstances, et la fée Marie-Line, “mécanicienne du rocher” qui a troqué le grès Bélifontain pour le grain plus adhérent (voire abrasif) et l’ambiance plein Sud de ce coin des Alpes. Notre groupe, ainsi constitué à parité parfaite, trouve rapidement ses marques et restera soudé dans l’adversité comme une chaîne de coinceurs dans une ligne d’artif. Car si il est difficile d’innover dans la présentation d’un programme escalado-pédagogique déjà bien rôdé (voir les CR des années précédentes), il est bien un élément du mythe que 2018 va déconstruire:
à Annot, il pleut.

Les gouttes d’eau tambourinent sur le toit des mobile-homes du camping (parachevant leur côté moisi), dégoulinent des crêtes, gonflent les terrasses marneuses des chemins d’accès, ruissellent le long des parois et imbibent les fissures où nous voudrions tant faire des verrous de poing, de main, de doigts, pied, genoux, choux, cailloux, hiboux, ailes de poulet… [ car comme nous le répète inlassablement le grand Scrounch, “ça ne scrounchera que si tu scrounches proprement ton scrounch dans la scrounch”]; la pluie omniprésente contrecarre nos ordres du jour et nous pousse dans nos retranchements.

En guise de prologue, Lionel et Marie-Line (dits ‘les BE’) se trouvent ainsi contraints de transformer le réfectoire du camping en salle d’école improvisée pour submerger les petits nouveaux sous un déluge de termes Chinois – d’où il finit par ressortir qu’un Big Brother s’était mis en quête d’un Camalot, reconnaissable à ses oripeaux bigarrés de tons jaunes, verts, rouges et bleus, qui s’était enfui avec une Gipsy Queen, laquelle aurait donné naissance à un Alien suite à un artifice Totémique; fort heureusement un groupe de cablés excentriques sur les bords avait réussi à les coincer et empêcher la débandade générale.
A défaut de saisir toutes les subtilités de l’histoire, nous comprenons aux mimiques finales de notre formateur, accroché à une poutre de la charpente par un bout de cordelette, la tête rejetée en arrière, que la suite promet d’être acrobatique.

Les chauves-souris qui peuplent les grottes et anfractuosités de notre repaire ont déjà entamé leur ballet chaotique dans le crépuscule ouaté quand les halos projetés par les frontales sur le grès jaune (mais sec car “tout ce qui est jaune ne prend pas l’eau”) commencent enfin à se diriger vers le plancher des chèvres. La bataille a été rude, et la progression particulièrement ardue. Il a fallu mériter chaque centimètre gagné en positionnant ici un micro-coinceur, là un friend numéro 3, ou encore le Gipsy (un espèce de V métallique articulé, spécial larges fissures, uniquement homologué en Tchéquie, berceau du trad démocratique, voire complétement déjanté). Certains téméraires ont déjà testé le vol sur coinceurs, libérateur et à valeur prophylactique pour la suite des opérations – car la didactique du stage veut qu’après avoir posé ‘50 à 100 points’ de protection (objectif fixé par notre stackhanoviste Lionel) en cette première journée de grimpe en style artificiel nous soyons à présent convaincus de la fiabilité de ceux-ci quand nous passerons aux choses sérieuses.

A partir de là, rentrer tranquillement dans nos pénates pour une bonne nuit de repos avant de repartir à l’assaut le lendemain (car nous avons pour la plupart laissé le chantier en place) serait bien trop simple. Le premier tour pour pimenter l’affaire consiste à utiliser une lampe frontale si faiblarde qu’il devient impossible de distinguer la boue gluante du chemin des parties plus sèches, ou des racines de pin et blocs de grès qui font obstacle en travers – une bonne façon encore une fois de souder le groupe, et de partager ses lumières sur les expériences de l’après-midi. Une autre espièglerie consiste à offrir à Marie-Line la seule chaise pliante déglinguée du bungalow, pour être sûr qu’elle s’écrase par terre comme un sac – histoire de prouver qu’après tout il n’y a pas que nous qui grimpons ou tombons comme des sacs, selon l’expression préférée de Lionel (qui par ailleurs ne manque jamais d’assortir la remarque d’un compliment généreux et enjoué).

Nos pauvres BE ne sont pas encore au bout de leur peine: il leur faudra déguster un gâteau au chocolat micro-ondé avec de faux morceaux de bananes (en fait une couche de blanc d’oeufs stratifiés par la cuisson), un plat de saucisses aux lentilles sans saucisse (d’ailleurs nous cherchons toujours la Morteau qui s’est fait la malle entre le Carrefour de Digne et la bifurcation vers Annot), une bière couleur rubis et goût guimauve (dont l’appellation ‘Leffe’ nous avait sournoisement trompés), et une revue des névroses et autres TOC de l’équipe de choc: mettre les tableaux pendus au mur du bungalow d’équerre, ne pas laisser béer la porte des toilettes, bien disposer les sacs à dos verticalement dans le coffre de nos voitures de loc, …. sans parler du téléphone de Géraldine qui semble vivre ses derniers instants (le téléphone, je précise, mais ça plombe quand même l’ambiance… Il est aussi question d’une soudaine pointe de douleur dans la poitrine, qui traduirait nos émotions de nous retrouver pendus à une vague pince en métal à vingt mètres du sol, sans la moindre broche au milieu pour nous apporter un réconfort psychologique.
L’important, s’avère-t-il au final est de “formaliser”, et d’ailleurs nos hôtes ne s’en formalisent pas, eux, du moment que nous leur laissons le loisir de prendre un café pour le briefing matinal à 8h30 au troquet du village.

Fred s’essaie aux verrous de doigts.

et Théo aux coincements de main (ça fait un peu mal…)

De l’art de léviter dans la position du poulet.

« Alors tu vois là il te faut 3 Camalots 2, un vert et un violet, des Totems de triple zéro au 0.2, un Alien pour le trou dans la dalle et surtout tu tanques bien le câblé avant de scrouncher le pied gauche dans la faille ».

Le 3ème jour sera celui de la libération: le ciel a fini par s’entr’ouvrir pour baigner les balcons de grès d’un soleil revigorant, et nous avons été promus de la vire du bas à l’étage au-dessus, juste derrière la Chambre du roi (nous voici donc en courtisans, les baudriers parés de décorations clinquantes et chatoyantes). Les châtelains Lionel et Marie-Line ont jugé que nous avions suffisamment trimé dans les voies d’artif des jours précédents, et fait montre d’assez de détemirnation et stoïcisme dans les ateliers de coincements parfois douloureux, organisés en 5 tailles (doigts, mains, poings, genoux, et tout le reste) en guise de préparation aux remontées de fissures. Les premiers mètres sont hésitants, il faut à la fois découvrir un nouveau site, son rocher et son style de grimpe assez particuliers, et apprendre à faire confiance aux protections. L’oeil expert et attentif de Marie-Line et Lionel nous est d’une aide précieuse, comme leur téléguidage sur le choix du matériel qui évite de fourrager le baudrier pendant 5 minutes avant de trouver la bonne taille de friend, alors que le bras auquel nous sommes pendus commence à tétaniser (en fait pour tout vous dire le jeu consiste plutôt à utiliser chaque position de repos pour protéger).
Il y en a pour tout le monde et tous les niveaux – beaucoup de fissures, certes, mais aussi une dalle qui commence par 4 mètres d’accro-branche (sur un arbre un peu moribond), des voies ambiance spéléo dans l’anti-chambre du Roi, une fissure mythique (forcément) en coincements de mains et poings au fond d’une fente enfoncée dans la montagne, et la superbe ‘Dedicata al Val di Mello’, un dièdre/fissure couleur ocre, style désert de l’Utah – la première voie ouverte à Annot.

Les cordes posées sur les différentes sections de la vire font des envieux au soleil couchant, il est difficile de résister à la tentation d’une moulinette pour finir la journée avec la tête et le baudrier légers. Dans l’air doux de la nuit déjà tombée Lionel improvise un cours sur la pose des relais, vole d’une situation à une autre avec une agilité déconcertante, toujours plein de ressources grâce à ses copains Mickey (le noeud aux 2 oreilles), son fidèle chien aux jambes réglables, et bien sûr le noeud de coeur, celui, associé à l’âme de la corde, soutiendra la cordée en toute circonstance.

Cyrille au milieu du mythe (Dedicata…)

Alice dans un départ de dalle particulièrement sylvicole.

Alice et Fabrice dans X-Files, un 6a avec quelques passages raides.

Géraldine domine le game, dans les derniers instants avec son iPhone encore vivant…

Même si nous sommes encore bien pourvus en Leffe Rubis et Saumur rouge, un petit tour par la cave (du Roi) s’impose pour un dernier rite initiatique: Marie-Line nous apprend enfin comment nous confectionner des gants sur mesure sur le dos de la main, qui feront merveille dans les fissures de taille intermédiaire. Il était temps pour Fabrice, surnommé le grand Saigneur par la même Marie-Line au vu de l’état de ses jointures de doigts et de ses phalanges. Certaines traces indélébiles sont d’ailleurs visibles dans les voies d’Annot, où un petit éclat vermillon sur la lèvre d’une fissure signale un placement sûrement retors… Lionel tente de nous expliquer plus tard qu’en fait il s’agit d’une secrétion de punaises ou d’aoûtats des rochers particulièrement vigoureux – mais nous ne nous laissons pas impressionner, qui savons à présent attaquer le prochain bout de fissure un Camalot 3 entre les dents, prêts à dégainer.

Sophie verrouille pieds et mains comme la nouvelle Lynn Hill.

Victoire de Théo à la cave du Roi !

Fabrice dans l’Arche (protégée du délugue) pour le grand final.

A Annot, il pleut donc, toujours et encore – une bruine persistante s’installe et et nous chasse de la cave royale, grisés des frissons de l’escalade trad et l’excitation du jeu de placement des coinceurs, plus que de vapeurs d’alcool. Fabrice répond à l’injonction de Lionel de s’enflammer un peu, et part tenter l’Arche, immense dièdre penché allant buter sous un surplomb, qui a donc l’avantage d’être encore sec. L’ambiance y est austère, la fissure béante entre les deux pans de grès étant la seule issue en l’absence totale de prises de main crochetantes ou simplement horizontales. Une magnifique envolée, ode aux Camalots opus 4 et 5 qui conclut l’escapade trad sur une note corsée et majestueuse.

Un dernier chocolat au deuxième troquet d’Annot, et il est temps de prendre la route pour Aix. Géraldine fait dédicacer ses gants blancs de tradeuse convertie par Lionel, qui nous enjoint de ne pas lâcher l’affaire. Revenez quand vous voulez, nous invitent nos sympathiques hôtes – nous serons toujours là pour vous aider, car, comme a si bien dit Freddie: “The Scrounch must go on” !

A Annot il y a parfois du soleil…

mais pas toujours !

« Alors là vous triangulez le Mickey avec une jambe de chien sur le 3ème câblé et les points sont bien en parallèle, tout est nickel. »

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Ecrit par : Vincent